Chercheur en socioéconiomie (CERMi, ULB), Université Libre de Bruxelles (ULB)
Tristan Dissaux est post-doctoral fellow de la Fondation Axa pour la recherche.


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En tant que citoyen ou citoyenne de la zone euro, chacun de nous réalise en moyenne 13 paiements par semaine (tous types confondus) : c’est autant d’occasions de faire circuler des unités de notre monnaie commune. S’il s’agit dans tous les cas d’euros, ceux-ci circulent néanmoins via divers canaux et grâce à différents supports.
Ceux-ci n’ont cessé d’évoluer et ils l’ont fait d’autant plus rapidement à l’occasion de la crise du Covid-19. Nos moyens de paiement ont en effet été grandement numérisés : si une majorité de nos paiements en magasin est encore réalisée en espèces, leur nombre ne cesse de diminuer et la part des espèces dans la valeur totale des échanges est déjà minoritaire. Pour certains, nous serions donc à l’orée de la « cashless society », une société où les espèces auront été supprimées et qui serait promesse d’efficacité économique et de progrès social.
Individuellement, la plupart d’entre nous peut trouver des avantages à la numérisation croissante de nos moyens de paiement. Même si un peu d’adaptation peut être nécessaire, les paiements numériques apparaissent souvent plus pratiques, plus rapides, plus sécurisés, etc. En zone euro, la moitié des personnes interrogées dit maintenant préférer les paiements numériques plutôt que les espèces. Mais on voit aussi que ce qui peut être perçu comme plutôt positif pour soi, en tant qu’individu, ne se traduit pas forcément dans une vision d’un futur souhaitable pour la société dans son ensemble.
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Parmi les répondants européens, une plus grande part (55 %) déclare qu’il est pour eux important ou très important de pouvoir continuer à payer en espèces à l’avenir. En France, où les espèces sont comme ailleurs de moins en moins utilisées pour les paiements, 83 % des personnes interrogées se disent inquiètes de voir disparaître les espèces. Pourquoi de tels écarts entre les pratiques et les perceptions ?
Peut-être qu’une partie des personnes pense à celles et ceux qui ont plus de difficultés à s’adapter à la numérisation de nos moyens de paiement. Même si ce processus peut être vu comme positif « en moyenne », il est loin d’être favorable à toutes et tous, et ses impacts négatifs touchent principalement les personnes qui sont déjà les plus vulnérables.
En zone euro, parmi les 40 % de la population les plus pauvres, on peut estimer qu’environ 20 % des personnes sont exclues des paiements numériques du fait qu’elles n’utilisent aucune carte de paiement : cela concernerait alors plus de 23 millions de personnes. Pour elles, la numérisation croissante des moyens de paiement se traduit par diverses complications de leur quotidien, des difficultés d’accès aux biens et services, des coûts supplémentaires, une perte d’autonomie, un sentiment de relégation.
La numérisation fait augmenter le nombre de personnes en situation d’exclusion monétaire qui, bien qu’elles puissent avoir de l’argent, n’en disposent pas sous la bonne forme. Certains types de moyens de paiement apparaissent aujourd’hui indispensables pour pouvoir pleinement participer à l’activité socioéconomique, alors qu’ils ne sont pas forcément utilisables par toutes et tous.
De manière plus générale, chacun de nous ne sent-il pas aussi qu’avec l’évolution de nos formes monétaires quelque chose de plus profond se joue, quelque chose qui ne se résumerait pas à de simples considérations de praticité ? Après tout, la monnaie n’est pas qu’un simple outil technique fluidifiant nos transactions économiques. C’est en fait surtout une institution sociale : notre usage collectif de la monnaie participe au faire société.
De ce point de vue, la dématérialisation de la monnaie s’accompagne aussi d’une perte de sens : celui notamment véhiculé par les dimensions symboliques de nos pièces et de nos billets. Il a par exemple été montré qu’à la suite de l’introduction de l’euro en 2002, les personnes s’identifient davantage comme citoyens européens. Il n’est pas certain qu’il en aurait été autant dans une société « cashless ».
Dans le contexte actuel, alors que les espèces sont censées avoir cours légal, c’est-à-dire qu’elles doivent en théorie être obligatoirement acceptées comme moyen de paiement, un nombre croissant de commerces sont, eux, déjà passés au « cashless » (notamment dans les centres urbains). Dans plusieurs pays européens, l’utilisabilité des espèces devient de plus en plus incertaine, pendant que l’accès à celles-ci devient de plus en plus difficile à mesure que les distributeurs automatiques et les agences bancaires disparaissent. C’est aussi cette double contrainte pesant sur les utilisateurs qui explique l’évolution des pratiques de paiement.
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Ce qui n’apparaît pas non plus forcément aux yeux des utilisateurs des différents types de moyens de paiement, c’est que ceux-ci sont de moins en moins les biens publics qu’ils devraient être. En effet, du fait du rôle central que jouent les services de paiement au sein de nos sociétés, ceux-ci devraient être universellement accessibles et principalement gratuits pour leurs utilisateurs. Or, ces services font de plus en plus l’objet d’une gestion principalement marchande, guidée par des principes de rentabilité qui en limitent l’accessibilité. Cela n’est pas sans risque pour la légitimité de nos institutions publiques – auxquelles la monnaie est toujours fondamentalement reliée, ainsi que pour la confiance que nous conférons à celles-ci.
Avec la numérisation de nos moyens de paiement, les signes souverains qui représentent nos institutions sont en effet effacés et remplacés par des marques commerciales : celles des réseaux internationaux de cartes de paiement (Visa et Mastercard, notamment), ou celles des nouveaux services de paiement proposés par les Gafam (ApplePay par exemple) et d’autres entreprises de la Tech. Il s’agit alors de voir le processus de numérisation de la monnaie pour ce qu’il est vraiment : non pas principalement la dématérialisation de nos moyens de paiement, mais bien leur privatisation croissante.
Le cash n’y échappe pas non plus puisque nos pièces et billets sont en grande partie frappées et imprimés par des entreprises privées et tous sont acheminés puis fournis au public par d’autres entreprises privées. Si le cash disparait aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il est vu comme une source de coûts par ceux à qui on en a confié la gestion.
La numérisation des moyens de paiement n’est donc pas qu’une évolution technique. Comme elle se traduit dans une plus grande marchandisation de cet élément fondamental qu’est la monnaie, elle est aussi une question politique et sociale. Dans un contexte où toute personne doit pouvoir utiliser des moyens de paiement numériques de manière satisfaisante pour pleinement participer à la société, c’est la question du partage des tâches entre le public et le privé qui doit être reposée.
L’euro numérique sur lequel travaille actuellement la Banque centrale européenne pourrait être l’occasion de réaffirmer le caractère public de la monnaie et de (re)développer un véritable service public des services de compte et de paiement.
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