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Reportage. Dans ce pays où deux tiers des terres culminent à moins de 5 m au-dessus du niveau de la mer, cyclones et inondations rythment le quotidien.
Par et Julien Bouissou
Temps de Lecture 4 min.
REPORTAGE. Dans le district de Padmapukur, situé à quelques dizaines de kilomètres du golfe du Bengale, les cabanes en tôle tiennent en équilibre sur des lambeaux de terre sortant des eaux, comme des embarcations de fortune perdues au milieu de l'océan. Seuls les enfants, les femmes, les vieillards et les estropiés vivent encore dans des maisons dispersées le long de rizières en sursis. Dans cette région menacée par les inondations et les cyclones, les hommes sont partis chercher du travail ailleurs. Il n'y a pas même de bois pour cuire une galette de pain. Des commerçants sur des barques, chargées de produits de première nécessité, viennent approvisionner les villageois.
En 2009, le cyclone Aila a fait des dizaines de morts dans le village. Les habitants s'étaient réfugiés sur la digue, et avaient attendu des mois avant que l'eau reflue, pour rebâtir leurs maisons, encore un peu plus en hauteur sur leurs fondations en terre séchée. A Padmapukur, on ne se donne même plus la peine de reconstruire les maisons en brique. Les murs provisoires en tôle suffisent.
Le Bangladesh est l'un des pays les plus vulnérables au changement climatique. Les deux tiers de ses terres culminent à moins de 5 m au-dessus du niveau de la mer. L'élévation des eaux est déjà très perceptible dans les îles au large du golfe du Bengale, comme Sagar ou Kutubdia. Le pays dénombre 60 % des victimes de cyclones dans le monde ces vingt dernières années. Selon la Banque mondiale, jusqu'à 8 millions de Bangladais pourraient devoir fuir leurs terres d'ici à 2050.
Pour les habitants, le choix est simple : fuir le Sud du pays ou se barricader derrière des digues toujours plus hautes, toujours plus immenses. La famille Monwara a quitté en 2007 son village ravagé par les inondations. Elle vit aujourd'hui à des dizaines de kilomètres au nord de Padmapukur, dans une petite cabane recouverte de branchages, accrochée sur un terrain en pente, en contrebas d'une route. Surélevés de quelques mètres, les bords des routes sont ici très prisés, car ils augmentent les chances de survie en cas d'inondation.
ICI ON N'ACHÈTE PAS DE LÉGUMES MAIS DES GRAINES, POUR LES FAIRE POUSSER SOI-MÊME
Begum, la mère de famille, vend des sachets de shampoing aux travailleurs qui passent sur le chemin de la briqueterie. “Pour ma fille, je souhaite qu'on lui trouve un mari qui habite loin d'ici, loin des côtes. Et qu'il en prenne soin”, confie-t-elle. Autour d'eux, l'eau salée a déjà commencé à ronger les terres. Les cultivateurs doivent vendre leurs rizières à des entrepreneurs, qui les transforment en élevages de crevettes destinées à l'exportation.
“Ces élevages rapportent de l'argent, mais ils sont une malédiction pour les pauvres. Ils demandent beaucoup moins de main-d'œuvre que des rizières”, explique un homme aux mains abîmées par le travail de la terre. Les cultivateurs partent donc un peu plus vers le nord, où les exploitations embauchent, ou vers l'Inde. Pour franchir la frontière illégalement, il suffit de traverser une rivière en pleine nuit, et de payer 5 euros à un passeur.
Le sud-ouest du Bangladesh est desservi par le petit aéroport de Jessore. Pendant que les mécaniciens réparent un bimoteur à hélice, les passagers, pour la plupart des employés d'organisations non gouvernementales, parlent lutte contre la pauvreté, malnutrition et réchauffement climatique. La région vit sous perfusion de l'aide internationale. Le long des routes principales, il n'y a ici d'autres pancartes que les panneaux métalliques cloués sur des poteaux en bois annonçant l'aide des grandes organisations humanitaires.
A quoi d'autre pourrait servir la publicité ? La région est si pauvre qu'on n'achète pas des légumes, mais des graines pour les faire pousser soi-même. On ne se fait pas payer en argent mais en farine ou en riz. Les distances ne se mesurent pas en kilomètres mais en takas, la monnaie locale. Ce qu'on vend le mieux dans les environs, ce sont les malles métalliques qui servent à ranger les quelques affaires personnelles pour fuir, en cas d'inondation.
“LES FEMMES, CONTRAIREMENT À LEUR MARI, NE PEUVENT PAS MIGRER”
C'est une population minée par la malnutrition et la pauvreté qui affronte ici les premières conséquences du changement climatique. Le Programme alimentaire mondial (PAM), en partenariat avec le gouvernement, a mis en place le programme “Enhanced Resilience”, qui forme les habitants, en majorité des femmes, à mieux faire face aux crues dévastatrices et aux cyclones, et leur offre du travail pour renforcer des digues. Pendant deux ans, elles reçoivent un revenu mensuel ainsi que des rations alimentaires. “Le programme s'adresse avant tout aux femmes, car, contrairement à leur mari, elles ne peuvent pas migrer”, explique Christa Räder, la représentante du PAM au Bangladesh. La troisième année, elles reçoivent une aide pour acheter une chèvre, des poules, ou démarrer un petit commerce pour ne plus dépendre de l'agriculture. Selon les projections des Nations unies, le Bangladesh pourrait perdre 40 % de ses terres agricoles d'ici à 2050.
Le Bangladesh a entrepris d'adapter son agriculture au changement climatique en travaillant, par exemple, sur une variété de riz résistante à la salinité des eaux et aux inondations. Mais il lui faut aussi élever le niveau des routes, construire des digues le long des 6 000 kilomètres de côtes, nettoyer les canaux où s'accumulent les sédiments, mettre en place des abris anticyclones tout en veillant à ce que ces derniers soient accessibles et abritent des stocks de nourriture. Des systèmes d'alerte doivent être mis en place, en utilisant les mosquées et surtout les téléphones portables, qui sont, ici aussi, dans toutes les poches.
L'adaptation au changement climatique est déjà dotée d'un fonds gouvernemental de 189 millions de dollars (141 millions d'euros) mis en place en 2009 grâce à l'aide de l'Union européenne, des agences de développement australiennes et américaines. Mais ce fonds risque d'être insuffisant. Dans une étude publiée en décembre 2011, la Banque mondiale estime que les coûts liés à la protection des infrastructures contre les inondations pourraient atteindre 3,3 milliards de dollars à d'ici 2050.
Julien Bouissou(New Delhi, correspondance) et Julien Bouissou
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Daté du lundi 2 janvier
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