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Avec le lancement des billets et pièces en euros le 1er janvier 2002, la construction européenne est devenue une réalité quotidienne. Et la confiance en la monnaie unique n’a fait que croître depuis.
Temps de Lecture 6 min.
A minuit, le 1er janvier 2002, entre champagne et célébrations du réveillon, des gens font la queue devant les distributeurs. Après des siècles d’utilisation du franc, la France – en même temps que onze autres pays – passe à l’euro. On se presse pour toucher les billets pour la première fois, conscients qu’une étape historique vient d’être franchie. Nicole Fontaine, alors présidente du Parlement européen, se fait solennelle : « Le fait que 300 millions d’Européens aient dans leur poche la même monnaie va incontestablement renforcer le sentiment que nous appartenons à une même communauté. Ce sentiment va être très fort pour la citoyenneté européenne. »
La monnaie unique avait officiellement été lancée trois ans plus tôt, mais uniquement au niveau des échanges bancaires et internationaux. En 2002, sa réalité arrive dans les portefeuilles. Dès le 18 février, les francs ne sont plus acceptés dans les magasins. Adieu Saint-Exupéry (50 francs), Cézanne (100 francs) ou Pierre et Marie Curie (500 francs)… Place aux ponts, fenêtres et portes imaginaires des coupures européennes, symboles neutres choisis par les pères de l’euro pour éviter de froisser les susceptibilités nationales.
Vingt ans plus tard, l’euro est étendu à dix-neuf pays, pour une population de 340 millions d’habitants. Huit milliards de billets étaient en circulation en 2002, il y en a désormais 28 milliards, dont la moitié en coupures de 50 euros. De 40 milliards de pièces, on est passé à 140 milliards. Aujourd’hui, la France partage la même monnaie avec l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie ou la Belgique, bien sûr, mais aussi avec les pays baltes (accession entre 2011 et 2015), la Slovaquie (2009) et la Slovénie (2007).
Quel bilan peut-on en tirer ? Pour le gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, il est sans appel : « C’est un très grand succès politique européen, aussi bien sur le plan interne que sur le plan international. Le plus grand succès de l’euro, c’est le soutien des citoyens. Il se situe à 79 % des Européens en faveur de la monnaie unique, plus de 80 % en Allemagne, qui était partie très réticente il y a vingt ans. Il n’y a pas beaucoup de décisions politiques et économiques ou de projet collectif qui rassemblent les trois quarts des citoyens. »
Le plaidoyer pro domo d’un gardien du temple n’est bien sûr pas surprenant, mais la plupart des observateurs s’accordent sur le même constat. « Les créateurs de l’euro ont réussi leur pari, estime Théo Verdier, de la Fondation Jean Jaurès, un groupe de réflexion qui vient de publier un rapport sur le sujet. On a un vrai acquis fédéral qui ne sera plus remis en cause. » Il en veut pour preuve les enquêtes d’opinion montrant un soutien croissant à la monnaie unique. En 2007, 47 % des habitants de la zone euro pensaient que la monnaie unique était une bonne chose pour leur pays. En octobre 2021, ils étaient 69 %, selon l’Eurobaromètre, un sondage biannuel réalisé par la Commission européenne.
Quel progrès par rapport à la période du lancement ! En 1998, seuls 36 % des Français pensaient que l’euro allait améliorer leur niveau de vie. La même année, 58 % des Allemands s’y déclaraient défavorables. Le saut dans l’inconnu et l’inquiétude face à l’abandon d’un symbole de la souveraineté nationale alimentaient la méfiance. Le soutien actuel doit cependant être nuancé. « Il dépend de deux grands facteurs : le niveau d’éducation et l’appartenance politique », explique M. Verdier. En clair, plus on est diplômé, plus on est en faveur de la monnaie unique. De même, l’orientation politique est déterminante : 83 % des Français de gauche soutiennent l’euro, contre 59 % de ceux de droite.
Par ailleurs, si l’immense majorité de la population s’est adaptée, 27 % des Français convertissent leurs achats en francs « souvent » ou « toujours », selon un sondage de la Fondation Jean Jaurès. Chez ceux gagnant moins de 1 300 euros par mois, la proportion monte à un tiers. Enfin, une bonne partie des Français perçoivent la monnaie unique comme une prison dont on ne peut pas s’échapper : un quart d’entre eux souhaite revenir au franc mais « pense que ça n’est pas possible ». Pour eux, la monnaie unique est un phénomène subi.
Reste que l’euro est très largement accepté aujourd’hui. Mais ces billets ont-ils vraiment amélioré « le sentiment de citoyenneté européenne », comme le promettait Nicole Fontaine ? A-t-on vraiment l’impression d’appartenir à une communauté parce qu’on partage les mêmes symboles de paiement ? Pour essayer de le mesurer, Francesco Nicoli, un Italien spécialisé dans la gouvernance économique à l’université de Gand, en Belgique, a comparé l’évolution du sentiment européen dans les pays de l’Union européenne (UE) de la zone euro et dans ceux qui n’en font pas partie. Il s’appuie là encore sur l’Eurobaromètre, qui pose notamment la question suivante : « Vous sentez-vous seulement (votre nationalité, par exemple français ou allemand), ou européen et (votre nationalité), ou seulement européen ? » Depuis vingt ans, le nombre de ceux qui se définissent comme exclusivement de leur propre nationalité a fortement baissé dans toute l’UE, de 46 % à 38 %. Mais ce recul a été plus fort dans les pays qui ont adopté l’euro, de 3 points supplémentaires en moyenne. « La monnaie renforce le sentiment d’appartenance européenne », conclut M. Nicoli. « En ayant la même monnaie, nous partageons en quelque sorte une même langue, une même grammaire », renchérit Miguel Otero, spécialiste de la monnaie et analyste à l’Institut royal Elcano, en Espagne.
Ce sentiment renforcé est loin de venir d’une histoire tranquille. La grave crise de la monnaie unique, entre 2010 et 2015, a fortement mis à mal l’enthousiasme pour ce projet. Les plans d’austérité imposés à la Grèce, à l’Irlande et au Portugal par la « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) ont provoqué un regain nationaliste. En France, l’élection présidentielle de 2017 a largement débattu de la sortie de l’euro, une solution que défendait alors Marine Le Pen.
Cette crise a pourtant provoqué un phénomène étonnant : « Les nationalistes ont certes pu se faire entendre, mais les autres sont devenus plus européens », explique M. Nicoli. Les sondages le montrent : le nombre d’Européens se sentant exclusivement de leur propre nationalité a fortement baissé pendant cette période, plus rapidement qu’aux autres périodes. Dans l’adversité, une partie des citoyens se sont sentis comme dans une citadelle assiégée, renforçant paradoxalement les solidarités, explique M. Otero. « Pendant la crise grecque, on s’est tous mis à suivre ce qu’il se passait au Parlement grec, Yanis Varoufakis, alors ministre de l’économie, est devenu connu… L’euro a créé des tensions mais aussi une expérience commune. C’est comme dans un couple : les crises peuvent parfois resserrer les liens. »
La pandémie a encore accentué cette perception. L’intervention décisive de la BCE en mars 2020, pendant la première vague de Covid-19, a permis de mettre fin à la panique qui s’emparait des marchés financiers. Depuis, elle a injecté près de 2 000 milliards d’euros dans l’économie, faisant tomber les taux d’intérêt à zéro, voire en négatif. C’est grâce à cela que les Etats ont pu pratiquer le « quoi qu’il en coûte ». « Désormais, le sentiment dominant est que l’euro protège », conclut M. Verdier.
Cet article fait partie d’un dossier réalisé dans le cadre de l’événement « Vingt ans après l’euro, quel avenir pour les monnaies ? » organisé le 10 février 2022 par Le Monde en partenariat avec la Monnaie de Paris.
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