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L’écrivaine Marie-Hélène Lafon confie l’intensité de son rapport au monde sauvage et à la montagne du Cantal, inspiration littéraire première.
Lecture en 3 min.
Marie-Hélène Lafon, aux sources vives de la beauté
Lumière du soir sur la montagne du Cantal.
Soissons/Andia
Le Pays d’en haut
de Marie-Hélène Lafon
Entretiens avec Fabrice Lardreau
Arthaud, 160 p., 13 €
Les livres d’entretiens ne sont pas qu’un complément ou un contrepoint à une œuvre littéraire, ils en font partie quand l’épaisseur de l’écrivain – et de l’intervieweur – le rend possible. C’est le cas de cet éclairant livre de conversations avec la passionnante et singulière Marie-Hélène Lafon, complété de chroniques de ses « lectures montagnardes » – des invitations à lire, à découvrir par ses yeux à elle Alexandre Vialatte, Jean Giono, Julien Gracq, Philippe Jaccottet… Elle confiera aussi au fil des pages d’autres admirations, par exemple pour l’écrivain italien Mario Rigoni Stern, dont elle recommanda cet été dans La Croix l’histoire du berger Tönle (1).
Dans ces confessions de l’écrivaine : l’écriture, l’enfance et les souvenirs concrets de vie quotidienne, les paysages intimes. Y transparaissent les mêmes qualités frappantes que celles de son œuvre (romans, nouvelles, récits, 16 livres depuis 2001 et Le Soir du chien) : la patience et l’intensité, la sérénité et l’impétuosité. Alliances paradoxales et pourtant ensemble concentrées dans une écriture où se conjuguent la violence des éléments, la fatalité du destin de nos ruraux, et la quiétude millénaire de la montagne cantaloue.
Ce rapport au temps, à la nature et à la géographie s’est installé comme un miroir de l’écoulement inexorable et vif de la Santoire, rivière en contrebas de la ferme familiale de son enfance, fondatrice de son inspiration. « Mon pays coule en moi comme la Santoire coule au bord du pré de mes parents, c’est une vraie grâce », confiait Marie-Hélène Lafon à La Croix en 2014, dans un dossier sur « l’écriture sociologique de soi ».
Son projet littéraire, elle le définit, parlant d’un autre écrivain, avec une formule qui s’applique parfaitement à elle-même : « faire entrer le corps même du pays dans la matière du texte ». Le pays, le Cantal, est « pays d’en haut », circonscrit à la ferme familiale perchée à mille mètres d’altitude, près du massif du Puy Mary. Il définit son rapport physique et mental au monde : verticalité (celle de la montagne) et insularité (née de l’isolement des montagnards). Et il présidera à la vocation littéraire.
Comme chez son aîné le Corrézien Pierre Bergounioux, il s’agit d’écrire contre la « litanie de la fin de ce monde », contre l’« angoisse géologique de voir nos montagnes s’écrouler, disparaître, nous engloutir, nous les derniers Indiens ». Soit le sens premier pour elle du mot « géographie » : « écriture de la terre ».
« J’ai eu très tôt, de manière puissante et quasi violente, conscience de la beauté de ce monde, sans pouvoir expliquer pourquoi (…). Il s’agit pour moi, dans l’acte d’écrire, de prendre les empreintes de ce pays, d’en dresser une sorte d’état des lieux. » Dans ce recueil, un autre indice de son rapport organique au monde : la récurrence du mot « corps » pour désigner les lieux, suggérant l’étrange et infini ballet par lequel se marquent, s’impriment les uns les autres les corps des hommes et les terres où ils vivent.
On pourra lire ces pages comme une forme de récit autobiographique de Marie-Hélène Lafon, retrouver dans sa parole le souffle de ses romans, l’entendre décrire longuement ce qu’elle nomme « la sauvagine » : « (…) Je crois qu’il est primordial de maintenir ce fonds animal, que je qualifie volontiers de rupestre. L’être humain déploie beaucoup d’énergie et d’ingéniosité pour affronter l’angoisse de sa finitude ; c’est à cela que renvoient la nuit profonde et ce qui remue, nous remue, en elle. La création sous toutes ses formes relève de cet élan vital pour faire face aux vertiges premiers. C’est austère et âpre ; là encore je crois que la géographie et la sociologie premières ont été fondatrices. Il s’agit de tenir et de se tenir, de coller à la paroi face au vide, de continuer à mettre un pied devant l’autre, et de pousser la neige des jours avec son ventre. »

(1) Lire notre édition du 24 juillet 2018.
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