“En Afrique, nous ne pouvons pas nous permettre le luxe du catastrophisme, parce que nous avons fait l’expérience de la catastrophe depuis très longtemps. Et néanmoins, nous sommes toujours là. Le fait que nous soyons toujours là devrait être l’objet, non pas d’un étonnement, mais d’une nouvelle pensée critique.” Achille Mbembe
La flambée des prix des céréales et notamment du blé depuis le début de la guerre en Ukraine l’a encore confirmé : l’Afrique dépend toujours excessivement de ses importations, elle qui pourtant cultive du riz en quantité, du sorgho, du mil, du maïs, des tubercules. Les systèmes alimentaires africains peinent aujourd’hui à couvrir les besoins de leurs populations. Au début des années 1970 pourtant, après les indépendances on a commencé à parler de révolution agricole en Afrique, mais il y a eu la grande sécheresse au Sahel. L’Europe s’est alors mise à subventionner massivement l’agriculture du Nord. Il a fallu faire face aux chocs climatiques et à l’exode rural. L’Afrique se “voit et pense comme une terre d’exportation de matière première” écrit l’invité de Julie Gacon, Kako Nubukpo, économiste et doyen de la faculté d’économie de l’Université de Lomé dans un essai qui vient de paraître chez Odile Jacob. Pourtant, des solutions locales existent, qu’il faudrait généraliser ne serait-ce que pour faire face à un enjeu démographique majeur : d’ici 2050, l’Afrique sera peuplée de 2 milliards 300 millions de personnes.
On a trop longtemps pensé à notre place, le reste du monde utilisait l’Afrique non seulement comme variable d’ajustement du système économique mondial mais aussi comme lieu d’exercice de paradigmes conçus ailleurs. Il faut mettre à l’endroit ce qui est à l’envers, c’est le processus à suivre pour sortir de l’aliénation […] On aimerait voir nos ministres sur le terrain, dans les zones rurales, avec les jeunes, avec les populations et non à Washington car le FMI ne nous a rien fait de bon. On ne développe pas un continent, un continent se développe“, observe Kako Nubukpo.
Pour aller plus loin :
Kako Nubukpo est l’auteur de Une solution pour l’Afrique ainsi que de L’urgence africaine parus aux éditions Odile respectivement en 2022 et 2019.
Au Sénégal, la période du Covid-19 a vu émerger un nombre important d’innovations pour répondre aux manquements des services publiques : production et distribution de gel hydroalcoolique, une machine qui permet de se laver les mains et qui offre des masques… Ces innovations, qui répondent à des besoins très précis et locaux, ont pu se développer rapidement pendant la pandémie car le Sénégal peut se reposer sur des pratiques de “débrouille”, ou d’innovation frugale. Des pratiques que les politiques publiques auraient intérêt à développer…
Avec Mohamet Diop, docteur en Sciences économiques et économiste à la Délégation générale à l’Entrepreneuriat rapide des Femmes et des Jeunes.
Le terme “innovation frugale” sous-entend la création de nouvelles fonctionnalités mais à coût moindre“, explique Mohamet Diop.
En 2018, un collectif d’associations africaines décide de proposer un contre modèle aux rapports mesurant le développement des pays, en créant le Rapport Alternatif sur l’Afrique, qui permet de repenser le développement du continent à travers des outils africains. Décolonisation, souveraineté, perspectives économiques… Ce rapport veut proposer de nouvelles réflexions pour construire les stratégies politiques de demain.
Avec Dr. Cheikh Gueye, secrétaire permanent de Rapport Alternatif sur l’Afrique.
L’idée, entre les concepteurs du rapport, est de s’entendre sur le fait que le développement en Afrique n’est pas synonyme d’occidentalisation. Nous devons avoir notre propre réflexion en termes de principes de vie en Afrique.”, note Dr. Cheikh Gueye.
Une émission préparée par Bertille Bourdon.
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