par Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Lille I
La guerre des monnaies est de retour! Le premier ministre japonais Shinzo Abe, récemment élu, avait fait campagne pour contraindre la banque centrale du Japon à mener une politique monétaire très expansionniste; depuis son élection, les pressions exercées sur la Banque du Japon et l’annonce d’un plan de relance de 10 000 milliards de yen (environ 90 milliards d’euros) ont eu pour résultat de faire chuter le yen face au dollar et à l’euro.
Cela constituerait les premiers coups tirés dans une grande guerre mondiale des monnaies : cette politique japonaise consistant à relancer son économie en soutenant les exportations par une monnaie dévaluée risque de se faire au détriment des autres pays, qui à leur tour pourraient être amenés à dévaluer leur monnaie, conduisant à une guerre généralisée. En pratique, pourtant, cela fait des années que l’on parle de guerre des monnaies : ces dernières années, c’était plutôt la Chine qui se voyait accusée de manipuler sa devise pour favoriser ses exportations.
Les manipulateurs et les manipulésLes économistes Fred Bergstern et Joseph Gagnon ont récemment établi la liste des plus grand manipulateurs de  devise – les pays qui sont intervenus sur le marché des changes à hauteur de plus de 1000 milliards d’euros l’an dernier pour faire baisser leur devise. Manipuler sa monnaie, cela signifie la vendre massivement sur le marché des changes (et un pays peut le faire indéfiniment, puisqu’il crée sa propre monnaie) et acheter en contrepartie des devises étrangères que l’on va stocker à la banque centrale en réserves de changes. Les manipulateurs sont donc des pays qui achètent  des devises étrangères en grand volume et constituent des réserves de change disproportionnées.
On trouve trois grandes catégories de pays manipulateurs dans l’étude de Bergstern et Gagnon. La Chine et de nombreux autres pays d’Asie (Japon, Corée, Hong Kong, Singapour par exemple), qui cherchent à maintenir une parité fixe et compétitive de leur devise pour préserver leurs exportations vers les Etats-Unis sont la première.
Les autres sont des pays producteurs de pétrole qui ont reçu suite à la hausse des cours l’an dernier un très fort afflux de devises (Arabie Saoudite, Russie, Emirats, par exemple). Cela aurait dû faire grimper leur devise nationale en flèche, et ils l’ont massivement vendue pour éviter cela; Ces pays essaient de lisser l’effet des fluctuations des cours pétroliers sur leur devise, et de se constituer des stocks de devises pour l’avenir, lorsque leurs ressources naturelles seront taries.
Il y a enfin des pays européens, en particulier le Danemark et la Suisse. La crise de la zone euro, l’an dernier, a conduit les déposants à chercher à retirer leur argent des banques de la zone euro pour le mettre à l’abri d’une éventuelle explosion de celle-ci. Cela a produit des achats massifs de franc suisse et de couronne danoise, qui se sont mises à monter; la banque centrale suisse a alors, de manière spectaculaire, annoncé qu’elle maintiendrait un cours plancher du franc suisse; pour cela, depuis cette annonce, ses réserves ont été multipliées par trois. Le Danemark fait de même en pratique.
Face à cela, il y a tous les autres : en particulier, la zone euro et les Etats-Unis, qui voient tous ces pays soutenir leurs exportations en faisant baisser leur monnaie, et qui eux ne font rien. Ces dévaluations compétitives ont un impact négatif sur leurs économies, que Gagnon et Bergstern estiment entre 1 et 5 millions d’emplois perdus pour les USA.
Faut-il vraiment éviter la guerre des monnaies?“Guerre” est un terme galvaudé de nos jours. Les gouvernements font la guerre à tout et n’importe quoi (à l’illettrisme, à l’obésité, entre autres); même les marques de cosmétiques font la guerre aux cheveux cassants et aux pointes sèches. Ce n’est que lors des vraies guerres qu’on préfère ne pas utiliser le terme, lui préférant “opérations” ou “crise”. La “guerre des monnaies” n’est-elle pas un terme excessif?
Il est vrai que les pays qui manipulent leur monnaie pénalisent les autres, en gagnant de la compétitivité pour leurs exportations à leur détriment. Pendant les années 30, certains pays ont très vite quitté l’étalon-or et dévalué leur monnaie; ceux qui ne l’ont pas fait ont alors eu recours à des mesures protectionnistes pour limiter l’afflux d’importations que cela a entraîné chez eux : la guerre des monnaies a dégénéré en guerre commerciale, puis en guerre tout court.
Pour éviter ce scénario, Bergstern et Gagnon préconisent l’établissement d’une “coalition des manipulés” entre les pays de la zone euro et les USA, qui désigneraient la liste des manipulateurs et les menaceraient de sanctions ou de ripostes concertées et automatiques. L’objectif étant de les contraindre à accepter un accord international, du type de l’accord du Plaza dans les années 80, limitant les interventions monétaires et laissant remonter les monnaies maintenues sous-évaluées.
 Mais on peut se demander si cela est vraiment nécessaire. Ce qui caractérise les guerres de monnaies, c’est que les “victimes” sont toujours consentantes. Il est toujours possible de contrer les interventions d’un pays sur sa devise, en menant des interventions en sens inverse. Mais les pays ne veulent pas le faire. Pour les USA, parce que cela nuirait au statut de monnaie de réserve internationale du dollar; pour la zone euro, parce que la politique monétaire est instrumentalisée pour fabriquer un fédéralisme européen, pas pour lutter contre la conjoncture déprimée.
C’est le miracle de la guerre des monnaies en temps de crise : si tout le monde essaie de dévaluer en même temps, les parités monétaires restent les mêmes, mais tout le monde bénéficie de l’effet positif de politiques monétaires expansionnistes partout. Peut-être qu’il faut, dans ce cas précis, laisser sa chance à la guerre.
(Illustration Arend Van Dam)
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